C’est en revenant d’une soirée bécane/pizza/coca
que je le vis pour la première fois. Ce soir là, on a bidouillé de vieux disques durs que Phil avait retrouvé par hasard dans sa cave. Au milieu du bordel ambiant habituel, c’était toujours
excitant de mettre la main sur du vieux matos. Après quelques heures d’acharnement à adapter des disques trop anciens sur des machines de dernière génération, ils nous livrèrent enfin leur
précieux contenu : des logiciels sans intérêt, une bibliothèque inutilisable des premières lignes de code de Phil, et une collection de vieilles photos de cul au format tga… Certains vont en
boite ou regarde le film du Samedi soir, nous on s’amuse comme des dingues…
C’est donc en quittant Phil et les autres, suivant la rue vers mon appartement, que je passais devant la trappe de visite par où je m'introduirai demain vers vingt-deux heures pour prendre mon
service d’égoutier de la ville… Il était là… Un homme entre cinquante et soixante ans, un complet bleu foncé, une cravate stricte de la même couleur et une mallette de type attaché-case à la
main. Alors que je m’avançais, l’homme me fixa d’un œil froid et maladif, tourna les talons, passa le coin de la rue puis disparu par une des portes de service de l’usine de décantation. J’eu
seulement le temps d’entr’apercevoir un visage blafard et maigre éclairé par les ampoules au sodium des candélabres de la rue. Je rentrais chez moi où je passais le restant de la nuit à
visionner un mauvais film de science-fiction. Aujourd’hui ce sera un reste de coca et La Forteresse Noire.
Vingt-deux heures… J’enfile ma combinaison de travail et je m’apprête à patauger pendant cinq bonnes heures dans les égouts de la ville. Il va encore falloir racler la merde qui inévitablement
et périodiquement bouche la sortie du collecteur principale. Ensuite inspection de routine sur les autres canalisations mais également vérification des lignes électriques et des transformateurs
de la ville. Les équipes d’égoutiers étaient aussi formées pour diagnostiquer les réseaux et le matériel électrique : on épargnait aux ingénieurs de la ville, "les blouses blanches", de subir
la texture et la puanteur des ordures et déjections de huit cent mille habitants.
Je prend ma lampe torche, ma trousse et me dirige vers la trappe de service. Phil qui commence deux heures avant moi m’interpelle :
" - Changement de programme pour cette nuit coco !
- Quoi ? On va encore se taper la zone sud ? Mais ça pue la zone sud ! Et la prime de risque on se la prend toujours dans le fion !
- Mais non, ne t’affole pas… C’est simplement une petite réunion des équipes avant la prise de service. On veut nous briffer sur un taff dans les nouveaux tunnels. Allez, amène-toi… "
Phil et moi entrons dans la salle de réunion. Pendant que nous prenons place avec les autres, le directeur de l’usine monte sur la petite estrade suivi des chefs d’équipes, en tout sept
personnes et une vingtaine de techniciens dont nous faisons partie. Le directeur prend la parole :
" - Bien… Voilà. Donc je vous ai réunis ici pour vous tenir informés des nouvelles directives de sécurité et des nouvelles affectations d’équipes concernant les récentes installations. On va
faire ça rapidement, vu la charge de travail pour les prochaines semaines... La troisième équipe, à partir de cette nuit, vous opèrerez dans le nouveau secteur. Bonne nouvelle pour vous, la
tâche ne consiste qu’en inspections d’installations électriques. Les nouveaux tunnels n’ont pas pour fonction la décantation des eaux usées ce qui, vous en conviendrez, rendra le travail
beaucoup plus agréable. Naturellement une rotation des équipes sera effectuée toutes les deux semaines. Vous aurez donc les pieds au sec à tour de rôle et ainsi... "
...Je n'était pas dupe. Le blabla du directeur et de ses sous-fifres je le connaissais. On allait encore se retrouver par quelques manières détournées à draguer encore plus de merde sans
augmentation de prime de risque. J'étais pratiquement certain que leurs cons de tunnels filtreraient au final encore plus de saloperies et de m...
"- ... il s’agit en fait de la partie alimentation en électricité de la future usine de traitement. Pour des raisons de secret industriel, vous ne serez autorisé qu’à parcourir les souterrains
logistiques. C’est tout pour le moment. L’équipe trois, dirigez vous vers les nouveaux couloirs, pour les autres, consignes habituelles. Bonne journée messieurs… Je visiterai l’équipe trois
cette nuit pendant le service. "
Je faisais partie de l’équipe trois avec Phil. Quelle aubaine ! Deux semaines de boulot tranquille sans malaxer du caca et bien au sec en plus ! Finalement...
Nous sortons de la salle. Pendant un laps de temps de dix secondes, je le vis parler au directeur de l’usine sur une passerelle métallique juste au dessus de la salle de réunion… Il semblait
donner au directeur des directives très strictes… J’en eu le souffle coupé : a une distance d’au moins quarante mètres, dans le ronronnement des transfos et des équipes prêtes au travail, il
stoppa sa conversation avec le directeur et sans hésitation me fixa, comme si il savait exactement où me trouver dans la foule… Puis aussi soudainement il fit demi-tour et prit congé du
directeur. En deux pas il disparut derrière l’un des énormes tuyaux en fonte reliés au collecteur… Je suivais mon équipe vers le nouveau complexe.
A première vue ça à l’air plutôt tranquille comme boulot… Phil vérifie les câbles, moi j’exécute les procédures d’audit des nouveaux transfos, et on discute de notre prochaine soirée hacking.
Un train-train qui finalement me convient et demande quand même un minimum de compétences, suffisamment pour ne pas se sentir inutile…
A la pause, mon chef d’équipe vient me voir et m’informe d’une nouvelle affectation : J’ai été choisi pour faire des vérifications à l’entrée du nouveau complexe. Il me donne les nouvelles
directives de sécurité et me remet un badge personnel de niveau deux absolument nécessaire pour pénétrer dans l’usine (encore la parano de l’espionnage industriel… Mais qui voudrait bien savoir
comment on traite la merde chez nous ??!).
Mon affectation prend effet de suite après ma
pause et je suis dirigé vers l’usine. Je m’étonne de voir des gardes dans les tunnels… Ce ne sont pas des flics… Plutôt des militaires mais rien pour m’indiquer à quelle arme ils
appartiennent…
Quand au boulot, pas de différences notoires : vérif de câbles, vérif de câble, un transfo, vérif de câble…
Je passe devant une énième porte blindée, elles possèdent toutes une petite lucarne en verre blindé également et sont accessibles grâce à une carte de niveau trois Je jette un œil… Etrange, ça
ressemble plus à un laboratoire de recherche qu’à une installation pour le traitement des eaux usées… Au fond de la salle j’aperçois deux conduites transparentes dans lesquelles circule comme
un liquide vaguement orangé fluorescent… Nouvelles techniques sans doute… Je continue à observer la salle : câbles (encore), oscilloscopes, une sorte de table de dissection en inox (brrr… haha
!), quelques ordinateurs reliés à des sondes baignant dans le même liquide circulant dans les tuyaux. Enfin mon regard se pose sur une autre porte à lucarne au fond de la pièce… L’homme au
complet strict devait m’observer depuis un moment… Je sondais son regard d’un bleu transparent… Il fit de même… sans un geste… et disparut une fois de plus dans un couloir interne… Là
impossible de se tromper : ce type m’observait et me suivait.
Je passais le restant de mon office à tourner et retourner dans mon esprit mes dernières observations. Des gardes armés dans tous les couloirs, des laboratoires en série étrangement décalés
pour une usine de décantation. Dans l’un d’eux il avait même des cages vides, un bol de nourriture dans un coin… Un labo clandestin de vivisection ? Et cet homme que je croisais sans cesse. Par
deux fois encore avant la fin de mon travail : A bord d’une de ces petites voitures électriques pour le personnel et enfin à l’autre extrémité d’un tunnel d’accès… Et toujours ce regard qui
m’était directement adressé…
Au bout de cinq jours passés dans les nouvelles installations, l’environnement me paraissait déjà plus familier. Malgré l’allure robotique et austère des gardes, le caractère tout de même
étrange de certaines machines (j'ai aperçu par une porte ce qui m'a semblé être un laser militaire, des techniciens en blouse blanche travaillaient autour.), et mes rencontres anecdotiques avec
« L’homme à la mallette », c’est finalement par ce nom que je le désignais, je parvenais petit à petit à m’intégrer et à faire mon boulot sans trop me poser de questions.
Le cinquième jour donc, je passais une fois de plus devant un des « étranges laboratoires de décantation »… Mais là, petit détail notoire, quelqu’un était entré, certainement avec un badge
d’accès de niveau deux… sans refermer la porte blindée… Les portes n’avaient donc pas de sécurité en cas de négligence de la part du personnel ? Ma curiosité maladive l’emporta sur mon
intégrité au travail, et je m’engouffrais dans la pièce qui normalement m’était interdite.
Je refermais la porte derrière moi et au même moment me vint un « merde » à l’esprit mais il était trop tard : sans badge de niveau deux, je venais de m’enfermer moi-même dans les secteurs
interdits. Je fus un instant sous l'emprise d'une douce panique: Il fallait vite que je trouve le moyen de rejoindre mon secteur sans quoi, si un garde ou un ingénieur me repérait, j’allais
avoir de sérieux problèmes avec la direction. Je ne voulais certainement pas perdre mon travail pour une erreur aussi ridicule… Je m’avance dans la pièce et m’aperçois que je suis dans le
laboratoire où l’homme à la mallette m’avait observé au travers de la vitre blindée quelques jours précédents. Effectivement en regardant sur la droite, je trouve bien l’autre porte blindée et
sa petite lucarne en verre de sécurité. Cet accès n'est pas sécurisé... Je jette un œil… personne… Sans hésitation j’actionne la gâche et la porte s’ouvre sur un couloir aux murs de béton brut.
Impossible de se dissimuler si une personne arrive dans l’autre sens. Tant pis, je prends le risque et je décide d'avancer jusqu’à la première bifurcation (si j’en trouve une !). Le couloir se
sépare en deux autres corridors… A leurs extrémités deux autres portes blindées sécurisées par un badge de niveau trois. Celles-ci, aucun technicien n'a oublié de les refermer… Me voilà pris au
piège dans un cul-de-sac !
Alors que je méditais sur ma situation et sur ma bêtise, survint soudainement une violente déflagration... Mes tympans hurlèrent sous l'effet de l'onde de choc mais je ne mis que quelques
secondes à retrouver mes esprits. L'explosion devait être proche, peut-être dans un couloir ou une salle adjacente… Mais quel genre de matériel était susceptible de produire une telle explosion
dans une usine de traitement des eaux ? (Enfin ça, je n'en étais au fond plus certain du tout…). Une alarme stridente se déclancha et l’éclairage passa au rouge : je sentais bien les emmerdes
arriver.
J’étais bloqué entre ces saloperies de portes... Au travers de leurs ouvertures, je vis d’un côté les membres du personnel paniquer et se battre avec un monstrueux incendie, de l’autre des
gardes qui couraient vers le couloir pour porter main forte et là, fatalement, je serais découvert. Une seconde déflagration fit voler une plaque d’aération au milieu du tunnel, après une brève
hésitation, je me jetais dans le conduit qui, malheureusement pour moi, ne continuait pas sur le plan horizontal... Je pense avoir fait une chute d’une dizaine de mètres, du moins c'est mon
estimation vu la hauteur de plafond des salles. La réception fut douloureuse pour ma cheville dont les os explosèrent, et sous l'intensité de la douleur je perdis connaissance.
J’était dans une salle qui apparemment avait elle
aussi subi les conséquence de l’explosion. Des ordinateurs étaient en flamme et le plafond éventré laissait pendre des tripes de câbles et de gaines électriques (mes câbles, mon travail…) Je me
levais et de nouveau la douleur fulgurante me rappela l’état de ma cheville. En boitant j’inspectais les lieux : des cages en verres étaient brisées. L’une d’elles, encore en état, abritait
comme une boule d'énergie, une sorte de plasma flottant entre deux grosses électrodes. Dingue ! Dans quel merdier je m’étais fourré ? Impossible de connaître et d’évaluer ma position. Je devais
être approximativement à dix mètres en dessous du premier couloir, mais cette partie cachée de l’usine semblait être un dédale de salles gigantesques…
Je me traîne jusqu’à une porte défoncée de ses gonds. Il se dégage comme une odeur de chair ou de corne brûlée qui me donne l'envie de vomir. Cette nouvelle salle renferme la cause de ces
effluves morbides mais cela ne me saute pas aux yeux immédiatement : dans un des coins mal éclairés, pendus à des gaines électriques par les membres inférieurs, les restes à moitié cramés d’une
chose qui avait été vivante… Qui en fait l’était encore… Je m’approche du pantin qui expire son dernier râle d’agonie... presque inaudible tellement il est sourd... Et ce que je vois me vrille
le cerveau : Ce macchabée n'a pas d' attributs humains... Peut-être un chimpanzé de laboratoire, ou un gorille. Mais il me semble pourtant que ces animaux sont plus corpulents, ils n'ont pas
une mâchoire si développée... Et surtout ils ne possèdent pas trois rangées de dents... aiguisées comme des lames de rasoir... à l'extérieur de la gueule... Il fallait que je me tire d’ici et
en vitesse…
J’avance vers une autre salle, puis un autre couloir, puis une autre salle… J’entends des hurlements et comme des cris d’animaux. Mais ces cris ont pourtant quelque chose d'humain dans leur
texture sonore. C'est d'une horrible obscénité et me donne une fois de plus l'envie de dégueuler… Je parviens enfin à une porte blindée donnant sur un secteur de sécurité quatre. C’est en tout
cas ce que m’indique la plaque. Un corps décapité, mais au moins humain pour celui-là, repose désarticulé en travers de l’éventuelle sortie. Il porte une combinaison orange pour environnement
nocif, mais elle ne lui servira plus à grand chose...
Je fouille le corps et récupère son badge habilité niveau quatre. L’homme sert encore dans sa main ce qui me semble être une arme improvisée. Je force pour écarter ses doigts bloqués par la
raideur cadavérique et lui arrache son pied de biche… Je me dirige vers la porte et insère le badge… Le microcircuit par chance fonctionne encore… Le propriétaire du badge est reconnu et la
porte s’ouvre… Au même moment, une voix de synthèse sort du vocalisateur juste à côté de la serrure électronique :
« - Bonjour professeur Freeman ! Bienvenu chez Black Mesa ! »
Je lève les yeux, l’homme à la mallette me fixe, un étrange sourire sur sa face livide… Il s'adresse à moi :
« - J'ai un nouveau travail pour vous mon ami... Je suis certain que vous serez à la hauteur de votre prédécesseur...»